L’argent réel dans les jeux : pourquoi cela change tout

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Difficile d’imaginer un joueur de poker jouer de la même façon sur un jeu comme Governor of Poker (un jeu vidéo gratuit où l’on joue pour le plaisir), et à une table de cash game (une partie où chaque jeton vaut de l’argent réel) dans un casino. C’est même certain qu’il ne jouera pas pareil. Dans la première situation, il joue avec des jetons virtuels gratuits. Facile de miser son tapis à répétition, puisqu’on sait qu’il est possible de faire une recave d’argent virtuel dans la foulée. Dans la seconde, c’est moins évident, puisqu’il joue son propre argent. Chaque mise compte.

Une poignée d’études a levé dernièrement le voile sur ces mécanismes. De quoi saisir pourquoi l’industrie du jeu en ligne, avec ses machines à sous, ses tables de poker et ses casinos live, connaît un tel succès.

Pourquoi l’argent réel transforme-t-il chaque décision de jeu ?

La première raison est que l’on a « skin in the game », une expression popularisée par l’économiste Nassim Taleb. En français, cela signifie littéralement “avoir sa peau dans le jeu”. L’idée est que lorsque vous risquez quelque chose de réel, votre comportement change radicalement.

En jouant à Zynga Poker ou à Governor of Poker, vous n’avez aucun skin in the game. Vous pouvez miser vos 100 000 jetons sans sourciller. Le gestionnaire de fortune qui refuse un client souhaitant placer son argent, sachant que vingt autres patientent pour obtenir rendez-vous, lui non plus n’a pas de skin in the game. En gros, pas de vrai enjeu.

Mais lorsque vous jouez à une table de poker dans un casino en ligne avec argent réel, c’est très différent. Chez ces opérateurs en ligne, il est possible de déposer dès 10 euros, ce qui serait impensable chez un casino physique “de briques et de mortier”. Il n’en reste pas moins que le joueur calcule, hésite avant de pousser tous ses jetons pour mettre la pression sur ses adversaires. Le skin in the game crée l’engagement des joueurs, le vrai.

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Les opérateurs de casino en ligne savent aussi qu’avant de tester de l’argent réel, les joueurs veulent tester, histoire de savoir si un jeu (poker, machine à sous) en vaut la peine. D’où l’importance des “bonus de dépôt” offerts aux nouveaux venus. S’ils déposent 100 euros, par exemple, la maison leur offre 100 euros de plus à jouer, avec possibilité de retirer les éventuels gains obtenus après x tours joués (30 fois en règle générale).

Notre aversion à la perte influence également notre comportement

Après le skin in the game, le deuxième mécanisme qui entre en jeu est notre fameuse “aversion à la perte”. Le psychologue Daniel Kahneman a reçu le prix Nobel d’économie pour avoir démontré un fait surprenant : la douleur de perdre 10 euros est psychologiquement plus forte que le plaisir de gagner 10 euros. Un fait qu’il décompose d’ailleurs dans une célèbre interview accordée à France Inter en 2012.

Cette sorte d’asymétrie dans le rapport à l’argent explique l’intensité émotionnelle du jeu en argent réel. Quand vous perdez 50 euros à une table de blackjack, la déception est vive. Quand vous gagnez 50 euros, la joie est réelle… mais moins intense que la déception précédente.

Dans la vraie vie, c’est cette aversion à la perte qui vous rend plus prudent, plus stratégique. L’humain moyen a tendance à privilégier la préservation de soi, avant de prendre des risques, voire de ne pas en prendre du tout. ​​Cette asymétrie explique plein de comportements du quotidien :

  • Pourquoi on garde une action en bourse qui baisse (pour éviter de “réaliser” la perte)
  • Pourquoi on reste chez sa banque même si elle est chère (changer = risque de perdre quelque chose)
  • Pourquoi on hésite à négocier son salaire (peur de perdre la relation actuelle)
  • Etc., etc.
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Mais c’est aussi cette aversion qui crée la tension et le frisson dans le jeu en argent réel. Sans elle, pas d’intensité émotionnelle. Cela vient du fait que votre cerveau primitif (l’amygdale) réagit deux fois plus fort à une menace qu’à une opportunité. C’est un réflexe de survie : nos ancêtres préhistoriques qui ignoraient les dangers avaient de grandes probabilités de mourir.

Lorsque vous misez de l’argent réel à un jeu, votre cerveau libère immédiatement trois messagers chimiques. Le premier est la dopamine, hormone qui crée l’anticipation et l’excitation dès la mise. Ensuite, le cortisol, élément chimique clé qui monte face au risque de perte, crée cette tension dans la poitrine. Enfin l’adrénaline, qui accélère le cœur et provoque le frisson physique. Avec de l’argent virtuel, ces hormones restent au repos car le cerveau “sait” qu’il n’y a aucun vrai danger.

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